« le battement d’aile d’un oiseau enfermé dans le cristal du souvenir »

« Remarquez-vous comme la glycine pressurée par le soleil sur le mur ici près distille son parfum et pénètre dans cette chambre comme libérée des entraves de la lumière, par une mystérieuse et abrasive progression, de grain à grain, des innombrables éléments de l’ombre ? Telle est la substance du souvenir ». W. Faulkner, Absalon, Absalon !

A travers une approche expérimentale de techniques d’enregistrement visuel et acoustique (photo, film, vidéo, son) la recherche de Juliette Liautaud développe une réflexion sur les rapport entre perception et voyance, leurs points de frayages, de contacts possibles. Au moyen d’une technologie rudimentaire, elle emprunte aux protocoles empiriques son souci de l’observation de terrain et une méthode de prélèvement de « données », pour la plupart issues de milieux naturels. A partir de ces fragments de matériaux bruts, de ces sédiments « pré-imagés », elle procède à différents exercices de révélation, de composition, de superposition, de montage. Chaque opération reste lisible, visiblement artisanale et anti-narrative. Telles des constellations elliptiques, ses compositions filmiques, ses photographies argentiques et ses collages sonores, forment alors un réseau d’images enchevêtrées, dispersant leurs échos les unes dans les autres, comme si finalement elles n’étaient que la variation d’un même motif absent (peut-être des figures de l’absentement lui-même ?.)

Au nombre de ses « objets d’études », on retrouve par exemple la récurrence de la plante verte et ses diverses espèces – cactus, lierre, plante d’intérieure, végétation de friche, herbes folles de sous bois, arbuste en hivernation. Génératrice d’oxygène comme d’une potentielle asphyxie due à sa capacité de prolifération silencieuse ; à la fois force d’inertie et de régénération lente, ce motif évoque d’abord un point de fixation « immémorial », en même temps qu’il traduit l’état végétatif du temps lui-même, un sur-place inquiet du quotidien, l’usure de l’ordinaire.

Car l’univers de Juliette Liautaud est bien un univers de patiente, d’attente liée aux inventions que le désoeuvrement du temps recèle et aux épiphanies de la « mémoire involontaire ». S’y décèle une relation intime aux archaïsmes de la photographie et du film, saisis en tant que processus organiques et indiciels d’empreinte et analogues mnémoniques. La fascination pour les forces sommeillantes de la nature, sa temporalité décantée, et son anarchie sourde, se confronte sans cesse aux processus de formation de l’image dans sa double opération de suspension et d’apparition. Si ses images rappellent parfois des états de conscience immergés, et « absorbés », elles cherchent surtout à donner à éprouver la matérialité d’un point d’adhérence contemplatif, qui agit, comme l’appareil d’enregistrement, comme barrière et ouverture.

Les films abordent ainsi continuellement de la question des seuils, des frontières entre une conscience intériorisée et vision objectivée. Le fantastique qui y rode, sans jamais se manifester, enserre parfois l’image.

Insomnie et « grand sommeil » sont alors peut-être les deux faces d’une même physiologie ici sous-tendue par cette écologie de l’image, qui nous porte et nous tient à la lisière, dans un moment de concentration intense, à mesure qu’une charge spectrale semble déborder l’objectivité du réel. Mais le naturalisme, ici mis en oeuvre comme thème et méthode, cherche ici à délivrer la force allégorique attribuée à la nature pour la retrouver hors de son idéalité. A ce titre, une impressionnante photographie argentique grand format d’une grotte, reproduit cet effet de seuil entre niveaux de réalité, nous maintenant à distance de son trou noir, elle reste un sujet «d’observation » autant qu’un point d’aspiration du visible tenu à distance.

Dans ce même registre, les déambulations nocturnes de la machine analogique évoquent de manière persistante des phénomènes de perceptions animalières, la chauve-souris, le cerf, une forêt de songe miroitant dans l’oeil infra-rouge d’un marécage, peut-être de cette grotte évoquée plus haut et de ses habitants. Ces images-perceptions s’étendent depuis un point d’observation, qui est à la fois membrane, passage, et initiation : tel le road trip en voiture, motif d’un déplacement « appareillé » et linéaire parfois convoqué dans les films, le mouvement vaut pour lui même, dans une sorte d’auto-affection, d’auto-engendrement.

Dans d’autres films, les effets de superposition d’images semblent parfois chercher à contourner la planéité du support pour reconstituer un volume par stratification, capturant et préservant un corps perceptif pur : le battement d’aile d’un oiseau enfermé dans le cristal du souvenir, ou peut-être plutôt une vive, ce poisson électrique capable, telle l’image-cristal deleuzienne, de « composer avec des morceaux d’espaces déconnectés ».

Finalement, l’oeuvre de Juliette Liautaud reste un travail d’agencement de portions d’ombre et de lumière, et en cela un art et une poétique de la mise au point. Ce n’est pas un oeil super-voyant qui se livre mais une infra-vision, cherchant à cerner les contours tremblants d’une situation au sein des choses, aux frontières de la dissipation de l’objet et de l’éveil de ses forces en dormance : Merleau Ponty appelle cela la « maturation d’une vision », et un « ajustement de la voyance ».

CLARA GUISLAIN
, juillet 2018